Le nombre de lecteurs qui se mordent les doigts d’avoir cru que Michel Houellebecq était un écrivain important s’est encore accru après la parution de son dialogue avec Michel Onfray dans le supplément de la revue Front populaire, où tous deux partent en croisade pour l’Occident, émasculé par l’émancipation individuelle. Reste à sauver l’écrivain de l’idéologue, Céline servant encore de commode modèle.

De ce débat, le seul qui vaille si l’on aime la littérature qui nous révèle, quoi qu’elle ait à nous révéler, Le Monde a fait état : le 4 décembre, Jean Birnbaum recommande Anéantir, de Houellebecq, parmi les « meilleurs livres de l’année » ; le 16 décembre, Marc-Olivier Bherer analyse « la radicalisation d’un auteur à succès » et, huit jours plus tard, Michel Guerrin y revient dans sa chronique titrée « Ernaux et Houellebecq, par leur distance froide, en montrant sans démontrer, sont tout aussi dérangeants et précieux ».

La cause idéologique du romancier étant désormais et enfin entendue, on préserve son réalisme sociologique, en se contentant de son étroite grille de description. Si elle fut « prophétique », comme on l’a beaucoup répété, elle le fut d’un tout-fout-le-camp généralisé qui a frayé la voie politique de la négation de l’autre. Rappelons à nos deux inquiets pour l’Occident que le mépris de l’autre fut la définition du péché qu’inaugura le Christ.

Nostalgie des oppressions autoritaires

Il est étonnant que l’on ait mis du temps à voir que le narrateur houellebecquien, toujours le même d’un roman à l’autre, constitue donc le porte-parole de son auteur. S’il ne faut pas confondre narrateur ou personnage et auteur, cela vaut pour celui-ci et pas seulement pour le lecteur. A l’inverse, ce qui fait la force trouble du M le Maudit (1931), de Fritz Lang, qui pressentit les prémices du nazisme, n’est pas ce torve personnage, mais sa mise en emboîtement visionnaire.

La littérature a pour fonction de « montrer sans démontrer ». Le problème est que ce pertinent critère ne marche pas, ici encore, et point n’était besoin que Houellebecq ait craché le morceau : sa vision sociologique, prétendument révélatrice de la noirceur du monde actuel, est sociologisante, car systématisée par son exécration de tout ce qui, dans nos démocraties, quoi qu’il en pense, nous libère des oppressions autoritaires dont il a la nostalgie, avec la violente veulerie du refoulé. Exemple, sa énième charge contre le « remplacement » musulman, qui indigne la Grande Mosquée de Paris : ce qui gêne Houellebecq et ses identiques narrateurs n’est jamais l’islamisme radical, et pour cause, puisque celui-ci s’oppose à nos libertés que Houellebecq voue à son ironie de barbecue.

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lien source : « Ce qui restera de Michel Houellebecq n’est pas son œuvre, mais le fait qu’elle a été abondamment commentée »