Un habitant de Tignes (Savoie) lit l’avis préfectoral informant de la mise en eau imminente du barrage, en mars 1952. Un habitant de Tignes (Savoie) lit l’avis préfectoral informant de la mise en eau imminente du barrage, en mars 1952.

Au fond, tout est parti d’un cauchemar. En 2013, Pierre Lemaitre reçoit le prix Goncourt pour Au revoir là-haut (Albin ­Michel). Une joie… et une angoisse. L’écriture de ce roman historique a été une jubilation qu’il n’a qu’une envie : revivre. Mais simultanément, il est saisi du complexe de l’imposteur. « Juste après le Goncourt, une tête énorme de Bernard Pivot, l’homme fort du jury, m’est apparue plusieurs nuits d’affilée, confie-t-il au “Monde des Livres”. Elle se penchait sur moi en criant : “On s’est trompés, rendez-le !” Mais quoi ? » Le fameux prix, bien sûr !

Plus que jamais, le romancier se sent attendu au tournant. Alors, il décide de se lancer dans un grand projet très structuré, une vaste fresque racontant le XXe siècle à la manière d’un feuilleton. Son modèle ? Zola. Avant d’entamer les Rougon-Macquart, le maître du naturalisme avait établi la liste de la vingtaine de livres qu’il prévoyait pour les vingt années suivantes – et qu’à quelques changements près, il rédigea en vingt-deux ans. A son tour, Lemaitre fixe une liste de neuf titres, « trois pour l’entre-deux-guerres, trois pour les “trente glorieuses”, trois pour les années de crise ». Au revoir là-haut sera considéré comme le premier volume. Un programme ambitieux mais cadré, donc rassurant, à même de renouveler l’excitation d’Au revoir là-haut et, qui sait, d’aboutir à quelques livres assez forts pour justifier a posteriori le Goncourt.

Neuf ans plus tard, Lemaitre a suivi son plan. Pour preuve, Le ­Silence et la Colère, cinquième volume de la série. Un épais roman social, tour à tour drôle et poignant. Il n’était pas au programme initial. « C’est un enfant à la fois imprévu et désiré », sourit l’auteur. En cours de route, il a en effet jugé trop important l’écart de dix ans envisagé entre son précédent livre, Le Grand Monde (Calmann-Lévy, 2022), qui se déroule en 1948, et le suivant. En reprenant les aventures de la famille Pelletier en 1958, il risquait de perdre de vue Hélène, son personnage inspiré de la ­journaliste Françoise Giroud (1916-2003), au moment crucial où elle entre dans la vie active et amoureuse.

La semaine précédant la dis­parition du village

Décision est alors prise d’ajouter un volume à l’ensemble, qui comptera ainsi dix tomes, et de le centrer sur 1952. L’année où l’achèvement du barrage de Tignes, en Savoie, entraîne l’expulsion des habitants de ce village, puis son engloutissement. Un épisode très symbolique du ­progrès et des sacrifices qu’il nécessite. Hélène, jeune journaliste, couvre l’affaire, déplacée dans l’Yonne pour éviter un roman trop marqué par l’ambiance des Alpes. « J’ai organisé le livre autour de l’agonie du village, avec comme événement nodal la mise en eau du barrage », raconte Pierre Lemaitre.

Il vous reste 65.94% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

lien source : « Le Silence et la Colère » : Pierre Lemaitre à mi-chantier